Etat d'urgence dans les Grands Lacs

Déplacements des réfugiés au Congo.
L’Afrique des Grands Lacs a été le théâtre du conflit le plus meurtrier depuis la fin de la Seconde guerre mondiale : plus de 5 millions de personnes sont mortes et 12 millions de réfugiés ont été déplacés à l’intérieur de la République démocratique du Congo (RDC) depuis 1998.

Le conflit des Grands Lacs n’est pas seulement ethnique. La question foncière – croissance démographique et raréfaction des terres – a joué un rôle décisif dans le déchainement des violences, sans oublier l’instrumentalisation politique des tensions et frustrations survenues bien avant le déclenchement du conflit.

Enfin, l’est de la RDC, près des frontières ougandaise, rwandaise et burundaise, est particulièrement riche en ressources naturelles : or, diamants, pétrole, attisent la convoitise des voisins.

Facteurs à l’origine du conflit


Depuis la décolonisation, les tensions entre Hutu et Tutsi sont fréquentes. Les colons s'étaient appuyés sur l’élite Tutsi, en utilisant à leur profit les institutions locales existantes. Le clivage entre Tutsi et Hutu a même été institutionnalisé en 1931 lorsque les colons belges ont délivré des cartes d’identité mentionnant l’appartenance ethnique. A partir de cette date, les frustrations et les tensions se sont cristallisées entre les deux ethnies.
L’autre facteur expliquant les tensions est démographique. La région des Grands Lacs est historiquement marquée par des migrations, entre le Burundi, le Rwanda et l’est de la RDC. Les densités étant particulièrement fortes au Burundi et au Rwanda, les flux de migrations ont entraîné un afflux continu de Burundais et de Rwandais à l’est de la RDC, en particulier dans la région du Kivu. De nombreux Tutsi – les Banyamulenge – se sont ainsi installés, avant la colonisation, au Zaïre.

Plus tard, une nouvelle vague migratoire, forcée par le colon belge, a conduit de nombreux Rwandais, Tutsi et Hutu confondus, à s’installer en RDC : on les appelle les Banyarwanda. Aussi, en 1959, la révolution sociale au Rwanda – qui voit l’arrivée au pouvoir des Hutu – a entrainé l’exode de réfugiés Tutsi vers le Zaïre.

Conséquences de ces vagues migratoires successives, des tensions sont apparues entre, d’une part, les autochtones et les Banyarwanda, et d’autre part entre les Banyarwanda Hutu et les Banyarwanda Tutsi.

Le génocide rwandais



800 000 morts. C’est le bilan particulièrement meurtrier d’un conflit marqué par une violence d’une rare intensité, et qui n’a duré que quatre mois.

En 1994, deux foyers de violence s’activent au Rwanda : d’une part le génocide des Hutu par les Tutsi, et d’autre part une guérilla Tutsi – le Front patriotique rwandais (FPR), soutenu par l’Ouganda – menée par Paul Kagamé, en lutte depuis 1990 contre le pouvoir Hutu en place et les Forces armées rwandaises (FAR).

Le 6 avril 1994, le président Habyarimana (Hutu) et le président du Burundi, Cyprien Ntaryamira sont tués dans un attentat visant leur avion. L’attentat sert de prétexte au déclenchement des violences : le lendemain, les milices Interahamwé – composées d’extrémistes Hutu – et les FAR s’attaquent aux Tutsi et Hutu modérés. Se met alors en place un véritable génocide.

Le déchainement de violence entraine la fuite de plusieurs milliers de réfugiés au Zaïre, pour la plupart Tutsi.

Parallèlement, la guérilla menée par Paul Kagamé progresse vers Kigali, et parvient à prendre la ville le 4 juillet 1994. Chassés du pouvoir et par crainte de représailles, les génocidaires Hutu – ex-membres des FAR et miliciens Interahamwé – se réfugient à l’est du Zaïre, provoquant une deuxième grande vague de réfugiés de l’autre côté de la frontière. 

Le conflit du Zaïre (1996-1997)


Le conflit du Zaïre est une conséquence directe du génocide rwandais, et surtout de l’afflux massif de réfugiés rwandais à l’est du Zaïre. A l’origine du conflit se trouve la remise en cause, par le président zaïrois Mobutu, de la nationalité des Banyamulenge. Arrivés avant la colonisation, les Banyamulenge sont considérés comme des autochtones, et ont bénéficié des mêmes droits que les zaïrois d’origine. Cependant, l’arrivée successive des Banyarwanda, puis des Rwandais ayant fui le génocide, remet en cause le statut des Banyamulenge.

En effet, après le génocide au Rwanda, la pression démographique réactive des tensions anciennes entre les autochtones et les migrants arrivés par vagues successives. Face aux tensions, qui deviennent de plus en plus violentes, le régime de Mobutu décide de remettre en cause l’acquisition de la nationalité zaïroise : désormais, les Banyamulenge seront considérés comme des réfugiés, et leurs droits seront donc menacés (droit de propriété, acquisition des terres...). Cette décision met le feu aux poudres, et une rébellion Banyamulenge s’organise contre le régime de Mobutu.

L’est du Zaïre devient alors l’épicentre d’un conflit où se mêlent plusieurs affrontements : les FAR – majoritairement Tutsi – s’opposent aux anciens génocidaires Hutu, les forces armées burundaises sont aux prises avec une rébellion Hutu, le gouvernement de l’Ouganda est menacé par deux rebellions, et le régime de Mobutu par plusieurs mouvements rebelles.

Le conflit est amplifié par l’intervention du Rwanda et de l’Ouganda. Les deux pays voisins soutiennent la rébellion des Banyamulenge contre Mobutu, et font entrer leurs troupes à l’est du Zaïre, au Kivu.

L’objectif des deux pays est très ambitieux, puisqu’il s’agit de renverser Mobutu et d’instaurer un régime à leur solde qui leur permette de tirer profit des fabuleuses ressources naturelles de l’est du Zaïre.

Pour renverser Mobutu, le Rwanda et l’Ouganda font appel à Laurent-Désiré Kabila, maquisard au Katanga (sud du Zaïre). Pour ce faire, Kabila fédère autour de lui tous les opposants au régime zaïrois, et forme l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Zaïre (AFDL). En 1996, l’AFDL procède au « nettoyage » et au démantèlement des camps de réfugiés Hutu.

Les 17 et 18 mai 1997, Mobutu part en exil après 30 ans de pouvoir, et Laurent Désiré-Kabila s’autoproclame président du Zaïre, qu’il rebaptise République démocratique du Congo (RDC).

Le démantèlement des camps de réfugiés Hutu par l’AFDL a entrainé la fuite de plus d’un million de réfugiés, dont 600 000 qui tenteront de retourner au Rwanda.

Les civils ont été particulièrement touchés lors de cette guerre : les camps de réfugiés ont servi de champs de bataille pour les belligérants, et toutes les forces armées impliquées dans le conflit ont commis des exactions, massacres, recrutement d’enfants soldats, viols et actes de torture contre la population. Toutefois, la plupart des victimes sont mortes de malnutrition, de maladies et d’absence de soins, les soldats de l’AFDL ayant refusé l’acheminement de l’aide humanitaire.

Le conflit des Grands Lacs (1998-2003)


L’arrivée au pouvoir de Laurent-Désiré Kabila n’a pas permis de mettre fin aux violences. En effet, le nouveau président de la RDC accuse ses anciens soutiens, le Rwanda et l’Ouganda, de piller les ressources de son pays. Officiellement motivées par des impératifs sécuritaires, les incursions des armées rwandaises et ougandaises sur le territoire congolais ont pour objectif inavoué de conserver la mainmise sur les ressources naturelles de l’est du pays et de freiner les velléités d’émancipation de Laurent-Désiré Kabila.

La montée des tensions entre, d’un côté, Kabila et l’Ouganda et le Rwanda de l’autre, va provoquer l’embrasement de la région. D’une grande complexité, les combats s'organisent selon la nationalité ou l'ethnie des acteurs et les alliances se font et se défont en fonction des circonstances et d’intérêts stratégiques.

La rupture entre Kabila et ses anciens soutiens ougandais et rwandais est consommée en juillet 1998, lorsque le président congolais limoge ses ministres Tutsi. Dès lors, deux camps s’affrontent : d’un côté les forces fidèles à Kabila, les milices Interahamwé, les ex-FAR et autres milices soutenues par l’Angola, la Namibie et le Zimbabwe. De l’autre, les rebelles congolais soutenus par l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi, et qui s’affrontent également entre elles.

Un cessez-le-feu est signé en juillet 1999 à Lusaka (Zambie) entre les sept pays belligérants. Il ne sera jamais appliqué.

Créée en 1999 par la résolution 1291 du Conseil de sécurité de l’ONU, la Mission des Nations Unies en RDC (MONUC) permet le retrait, fin 2002, des troupes ougandaises et rwandaises. La MONUC n’a toutefois pas permis de mettre un terme aux affrontements : le Rwanda et l’Ouganda continuent de soutenir des rebellions hostiles au régime de Kabila en vue de conserver une mainmise sur les ressources naturelles.

Le 16 janvier 2001, Laurent-Désiré Kabila est assassiné. Son fils, Joseph Kabila, lui succède, et montre sa volonté de mettre en œuvre l’accord de Lusaka et de normaliser ses relations avec ses voisins.

Une guerre dans la guerre


Malgré le processus de paix, les violences se poursuivent à l’est de la RDC, et continuent de faire des milliers de victimes parmi la population civile.

Les enfants ont été particulièrement affectés : privés de tout, de nourriture, de soins, d’attention, beaucoup d’entre eux ont aussi été enrôlés   dans les armées.

Enfin, selon le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), il a existé une deuxième guerre dans cette guerre : celle menée contre les femmes et les enfants, victimes de viols et de tortures. Dans ce conflit où la population civile a clairement été visée, le viol a servi d’arme de guerre, et a été utilisée par toutes les parties impliquées dans le conflit.

Plusieurs années après le cessez-le-feu, le pillage des ressources se poursuit et des groupes rebelles continuent de s’attaquer aux femmes, aux hommes et aux enfants. Le pillage entretient en effet une économie de guerre : diamants, or et coltan permettent aux groupes armés de financer leurs combats.

L'actualité en RDC



En août 2008, Laurent Nkunda, le leader du groupe rebelle tutsi congolais, a lancé une offensive contre les troupes de Kinshasa, brisant de fait l’accalmie établie depuis janvier 2008 par la conférence de Paix de Goma. Nkunda, arrêté le 22 janvier dernier (un mandat d'arrêt international était porté contre lui pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité; il est notamment accusé d'enrôler des enfants soldats), se posait en protecteur de la minorité tutsi, mais dissimulait des pillages miniers qu’il effectuait pour le compte du Rwanda. Le Rwanda vient de se retourner contre en lui en s’alliant officiellement au gouvernement de la RDC pour lutter contre les troupes rebelles qui ternissent leur image. La situation des populations de Nord-Kivu aujourd’hui est toujours critique. La Cour Pénale Internationale de La Haye engage des poursuites contre les soldats ou les rebelles accusés de crimes de guerre.

Les coûts humains et matériels de la violence en RDC sont catastrophiques. En décembre 2008, on comptait près de 5,4 millions de morts depuis le début du conflit en 1998 et 12 millions de personnes déplacées, dont 300 000 depuis le mois d'août 2008. Les forces armées congolaises ont été impliquées dans des pillages, des viols et des massacres autour de Goma. Les 17 000 casques bleus de la MONUC étaient malheureusement mal préparés à ce genre de situations et ont été incapables de protéger les civils.

La peur d’un conflit étendu à la région est toujours présente, puisque les récents évènements qui ont eu lieu en RDC ont ravivé voire intensifié les tensions au Rwanda, qui a soutenu longtemps les groupes rebelles de l’Est de la RDC. Les efforts diplomatiques régionaux et internationaux ont recommencé en octobre 2008. L’UE a envoyé une mission composée des ministres des affaires étrangères anglais et français sur place tandis que l’Union Africaine et le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon, se sont rencontré lors d’un sommet d’urgence et ont appelé à un cessez-le-feu immédiat. Le Conseil de Sécurité a désigné un envoyé spécial pour assurer la médiation sur le terrain (il s’agit de l’ex-président nigérian Olusegun Obasanjo). Les risques d’escalade de la violence sont élevés, particulièrement après les nombreux efforts ratés d’imposer par la force une paix aux rebelles. Le 29 mars 2010, l’organisation Human Rights Watch a dénoncé les massacres et exactions commises par la LRA envers plusieurs centaines de congolais en décembre dernier.
                                                                                                                                                                         La communauté internationale ne cesse d’intensifier les pressions sur Kinshasa et Kigali pour trouver une solution politique à la crise qui mettrait fin enfin au désastre humanitaire.
                                                                                                                                                                     Sources :
  • La documentation française, février 2005
  • Ministère des Affaires Etrangères
  • Organisation de l'Union Africaine, Rapport sur le génocide du Rwanda, mai 2000
  • Institut de Ressources pour la Paix (IRENESS)
  • International Crisis Group, dossier The Congo Crisis
  • Pour en savoir plus, découvrez la chronologie de ce conflit