Questions posées à Heather Pfahl



12 janvier 2010

A l'occasion de la Journée Internationale des Enfants Soldats, Vision du Monde a interrogé Heather Pfahl, spécialiste de la protection des enfants de Vision du Monde République Démocratique du Congo.



D’où viennent les enfants soldats et comment sont-ils recrutés ?



En République démocratique du Congo 90% des enfants soldats sont des garçons, seulement 10% sont des filles. Ces enfants sont âgés de 7 à 18 ans.

La plupart d’entre eux viennent de zones touchées par le conflit, d’autres viennent de familles pauvres, rurales, ou de foyers brisés. Rares sont ceux qui proviennent des villes.

9 enfants sur 10 avaient abandonné l’école ou n’y avaient jamais été inscrits.

Ces enfants sont recrutés de force par l’armée congolaise, par les Forces alliées démocratiques, par l’Armée de libération de l’Ouganda (rebelles ougandais) ou par des milices congolaises telles que les maï-maï et les Patriotes résistants congolais, afin de renforcer leurs troupes. Ils enfants sont enlevés chez eux, dans les champs, à l’école….

D’autres enfants sont manipulés afin qu’ils se portent « volontaires », pour protéger leur ethnie, leur terre, leur famille mais aussi pour échapper à la pauvreté. La pauvreté est un facteur déterminant dans le choix de beaucoup de ces enfants de rejoindre les groupes armés. Certains affirment aussi qu’ils s’étaient engagés afin d’obtenir du pouvoir et des biens grâce aux pillages. L’influence du groupe et la promesse de gains sont des tactiques que les chefs de guerre utilisent pour enrôler ces enfants.


Durant la guerre, que leur demandait-on de faire ?



Les enfants devaient se battre, mais étaient aussi fréquemment utilisés comme espions, gardes du corps des commandants et domestiques. Les filles, qui n’échappaient pas au recrutement, étaient aussi contraintes de porter des armes ou devenir des esclaves sexuelles pour les commandants des armées et les soldats.


Quelles étaient leurs conditions de vie ?



Les conditions de vie pendant la guerre étaient terribles. Les enfants souffraient de malnutrition et de maladies sans aucune chance d’avoir accès à des soins médicaux. Ils étaient contraints de piller afin de trouver de la nourriture et de l’argent pour survivre. D’innombrables enfants sont morts de faim ou de maladies. Pendants des mois voire des années, ils ont dormi dehors et été exposés aux éléments, les rendant vulnérables.

La plupart ne sont pas sortis indemnes de la guerre, sur le plan physique, autant que sur le plan psychologique.

De nombreux enfants ont été forcés de prendre de la drogue, ce qui a contribué à les insensibiliser face aux crimes qu’ils commettaient. La prise de drogues a renforcé leur dépendance vis-à-vis de la milice qui les approvisionnait. Fréquemment, les enfants étaient obligés de boire des potions magiques et de participer à des rituels sorciers visant à dépasser leur peur de la guerre, de la mort et leur faim.

La situation des filles durant la guerre était, elle aussi, insoutenable. De nombreuses filles violées ont été contaminées par le virus du Sida ou d’autres maladies sexuellement transmissibles. Celles qui sont tombées enceintes suite à ces viols sont devenues des mères célibataires, alors qu’elles n’étaient encore que des enfants.

Les enfants sont restés en moyenne dans les groupes armés de 2 à 6 ans ; certains ont rejoint au moins 5 groupes armés différents !


Quelle est la situation à l’heure actuelle ?



De nombreux jeunes ont retrouvé leur famille ou bien ont été placés dans des familles d’accueil. Cependant, les programmes Démobilisation- Désarmement - Réinsertion sont très difficiles à mettre en place et doivent relever de nombreux défis. De nombreux enfants ne participent à aucune formation leur permettant de développer des compéences professionnelles. Cela est en partie du au manque de gestion au cas par cas, ou bien au manque de sensibilisation des communautés et des autres enfants. Nombre de ces enfants sont encore sans-emploi et continuent de voler. Dans certains cas, ils rejoignent à nouveau des groupes armés ou des gangs locaux.


Que sont devenus ces enfants et que doivent-ils affrontés maintenant ?



La réinsertion ne vise pas simplement à ce qu’ils rejoignent leur famille, il est aussi essentiel que ces dernières soient aidées économiquement et psychologiquement, afin de subvenir aux besoins de leurs enfants. Beaucoup de garçons et de filles sont stigmatisés par leur propre famille, les autres jeunes et leur communauté. Les jeunes filles devenues mères doivent trouver seules à manger, de quoi se loger et demeurent invisibles, puisqu’elles sont vues d’un mauvais œil plutôt que comme les victimes de terribles abus.


Comment les considère-t-on ?



Les enfants qui ont commis des meurtres ou des pillages dans leur propre village sont ceux qui ont le plus de difficultés à être réintégrés puisque que de nombreux membres de leur communauté ne peuvent oublier les actes qu’ils ont perpétrés et ont parfois un fort désir de vengeance.


Comment peuvent-ils construire leur avenir ?



Les anciens enfants soldats font donc face à de graves traumatismes (dépressions, souffrance psychologique) et disposent de très peu de conseils ou d’aide psychologique. Pour que les jeunes soient acceptés par la communauté, les projets de réinsertion doivent pouvoir répondre aux problèmes que pose la réintégration de ces enfants soldats, mener des médiations et également permettre à d’autres enfants que les anciens enfants soldats de bénéficier de ces programmes.


Quelle est la position du gouvernement face à ces enfants?
Que fait-il pour eux ?



La position du gouvernement est résumée par l’élaboration du Programme national pour la Démobilisation, le Désarmement et la Réinsertion des enfants soldats. Le gouvernement y affirme clairement sa position. Actuellement, ce dernier facilite la démobilisation et le désarmement des enfants, en partenariat avec les ONGs.

On peut saluer les efforts du gouvernement de la RDC qui a adopté, le 10 janvier 2009, une loi qui interdit l’utilisation des enfants dans les forces et groupes armés. La loi prévoit 20 ans de prison contre les recruteurs. Mais, même si cette loi est une avancée, tous les groupes armés participants aux conflits continuent d'enrôler des enfants.

Le manque d’éducation rend tous les enfants vulnérables à une violation de leurs droits. La plupart des enfants soldats ne recevaient aucune formation, ils pouvaient s’ennuyer et être entrainés dans des comportements déviants. Pour lutter contre ce problème, certaines ONGs dispensent un enseignement aux anciens enfants soldats, mais avec des ressources et un personnel limité, elles sont incapables de s’occuper de leur très grand nombre. Le ministre des affaires sociales et de la famille apporte une aide technique à l’éducation.


Que fait Vision du Monde pour ces enfants? Existe-t-il des centres de réinsertion ou d’autres types d’action ? Qu’est ce qui fait la différence entre les programmes de Vision du Monde et ceux des autres ONGs ? Qui sont nos partenaires clés et que font-ils ?



Vision du Monde RDC ne coordonne pas de centre de réinsertion, parce que nous croyons que les soins apportés par les familles sont préférables à ceux apportés par les institutions. Pour Vision du Monde, de telles structures séparent les enfants soldats du reste de la communauté et renforcent la stigmatisation qui poursuit déjà ces enfants.

Le 1er février 2010, Vision du Monde RDC a lancé un projet pour les enfants soldats. Vision du Monde se distingue en se concentrant sur l’étape de la réinsertion, tandis que les autres ONGs s’impliquent aussi dans la Démobilisation et le Désarmement.

L’un de nos partenaires clés est Save the Children. Le projet vise prioritairement les très jeunes mères et les jeunes garçons, en leur apportant des compétences professionnelles. Vision du Monde offre également des conseils et de l’aide aux familles des enfants soldats, en leur apportant notamment une aide alimentaire, qui leur permet d’augmenter leurs revenus.

Pour aider ces enfants à construire leur futur, le programme fait la part belle à la formation et vise à créer des synergies, de manière à ce que les jeunes acquièrent des compétences professionnelles en accord avec les besoins de leur communauté. Quand elle est possible, Vision du Monde aide aussi les enfants à reprendre un cursus scolaire normal.

Une des forces du projet actuel est que les membres de la communauté et les autorités locales ont conscience des problèmes qu’affrontent les enfants soldats lors de leur réinsertion. Une telle prise de conscience est le premier pas pour un programme réussi qui s’assure que les enfants puissent vivre pleinement leur vie.